« Un prisonnier qui ne peut pas voir le ciel de la fenêtre de sa cellule va avoir la possibilité de peindre une scène d’oiseaux en train de voler parmi les nuages sur un fond de brume légère bleue dans l’espace. Dans la société, au-dehors, l’art joue un rôle similaire : ce qui est nié et qui paraît hors de portée, mais possible et désirable, est représenté à travers l’ouverture du cadre d’un tableau ou de l’écran d’une télé. Alors, art/culture comme représentation de ce qui est réprimé, fusionne avec la forme marchandise, la même forme dont la domination a séparé cette créativité du reste de la vie. (Et, avec cette fusion, les pubs apparaissent comme “le sommet de l’art”.)
La contradiction dans l’art est qu’il attire notre désir pour la réalisation de ce qu’il représente – la passion, la créativité et d’autres expériences habituellement niées dans la société bourgeoise – mais ce désir est seulement “réalisé” d’une manière fragmentée, isolée, séparée de la vie quotidienne. Ce sont maintenant l’art et le spectacle culturel, et non la religion, qui sont “l’opium du peuple” et “le cœur du monde sans cœur”. »
- de «
The Closed Window Onto Another Life: reflections on culture and its artistic reproduction»
(le seul slogan qui contient sa propre critique)
Si ceux qui se sont identifiés et qui ont participé au mouvement
de
l’année 2003, contre le néo-libéralisme, sont sérieux dans leur
désir d’essayer de gagner, alors il est essentiel de dépasser les
slogans superficiels qui donnent aux gens un sentiment temporaire
d’appartenance, ainsi que les initiatives limitées, parfois
excellentes, qui, quelquefois, ne font simplement que dynamiser
l’image radicale des syndicats qui les encadrent.
“Culture en danger?” – Si seulement...
« Cette petite armée a menacé de brûler tous les théâtres s’ils ne
fermaient pas tout de suite, en disant que le peuple français n’avait
pas le droit de s’amuser au milieu des infortunes générales et qu’il
n’a plus de raisons de se divertir. Tous les théâtres fermèrent… et,
d’ailleurs, aucun acteur n’aurait eu le courage de paraître sur la
scène en pleine inquiétude générale inspirée par la perspective
certaine d’événements tragiques. »
Professeur Belfroy, Paris, 12 juillet, 1789.
En juin et juillet 2003, les intermittents ont lancé la meilleure
critique pratique de la culture
[1] moderne faite depuis longtemps –
en fermant des festivals qui avaient lieu depuis la fin de la
Deuxième Guerre mondiale. Se divertir et s’amuser vraiment implique
aussi d’attaquer les formes officielles de l’amusement, conditionnées
par le marché et protégées par l’Etat, que sont les représentations
(mais pas la réalité) de la vie. Ces représentations sont l’essence
de la culture, il est donc ironique que les intermittents aient
repris le langage de l’Etat et du marché, accusant l’Etat de
mettre la culture en danger, anticipant ainsi l’inévitable
accusation que le gouvernement a lancé contre eux.
De manière prévisible, l’appel à la « culture » s’est retourné contre
les grévistes – le gouvernement les a accusés de prendre la culture
en otage. C’est une mesure du succès de l’idéologie dominante de la
« culture » que ceux qui appartiennent au secteur le plus précaire de
la culture – mal payés et sans travail fixe – puissent croire,
d’une façon ou d’une autre, qu’ils pourront développer leur lutte
en faisant appel à la terminologie définie par cette société qui
les humilie sans fin. Toutefois, quand les intermittents ont fait
grève, ce sont eux qui ont mis quelques aspects de la culture en
danger. Et leur créativité en lutte a commencé à montrer la
pauvreté fondamentale de tout ce qui aime à se draper dans la
« culture ». Les tentatives pour arrêter un Tour de France
totalement ennuyeux ou les prestations grotesquement gênantes
de vieux rockers décomposés – Johnny Hallyday et les Rolling
Stones
[2] – étaient beaucoup plus intéressantes que tous ces
spectacles où les spectateurs doivent être soumis (on peut
dire pareil pour l’arrêt du festival à Avignon et ailleurs,
l'été dernier).
LE PROGRES D’UNE COMMUNICATION SUBVERSIVE
Le progrès d’une communication subversive est beaucoup plus
révélateur que n’importe quel divertissement. Par exemple, à
Montpellier, à l’Opéra, en juin, des intermittents en grève sont
allés dans le théâtre à la fin de la représentation et se sont
couchés sur les escaliers et dans le foyer, obligeant le public à
les enjamber. Puis, ils ont occupé l’Opéra jusqu’à ce qu’ils en
soient expulsés, frappés par les CRS quelques heures plus tard.
Cette action masochiste et pas très originale était une initiative
de la CGT, qui, dans une assemblée générale des intermittents,
tenue à quelques centaines de mètres de l’Opéra, insista pour que
l’assemblée soit exclusivement réservée aux intermittents et qu’elle
ne puisse prendre de décisions pratiques. Mais, la semaine suivante,
initiés par des intermittents critiques de la CGT, des assemblées
publiques étaient organisées pendant trois soirs, où des tactiques
et des idées furent discutées. Le quatrième soir, ils envahirent le
Corum juste avant le début du spectacle et l’annulèrent, une
subversion du spectacle culturel et de la division innée entre
spectateurs qui payent et artistes payés que, ironiquement,
l’idéologie des intermittents avait déclaré défendre. Le maire
socialiste (Fréche) s’est montré plus conscient de la nature
dangereuse de cette communication subversive que les intermittents
eux-mêmes, les menaçant avec hystérie d’un renvoi immédiat, puis
faisant machine arrière en réalisant que cela n’était pas légal
(pas encore) et promettant enfin de ne pas renouveler leurs contrats.
Voilà bien la sympathie hypocrite du Parti socialiste
[3] pour les
divers mouvements de grève, une hypocrisie tellement évidente qu’il
est presque banal de la révéler : aussi longtemps que ces mouvements
ne menaceront pas ses domaines de pouvoir, il les soutiendra.
Le problème avec le slogan « Culture en danger », c’est qu’il n’est
cru d’aucun côté – ni par les chefs ni par les intermittents. En
s’exprimant à travers ce slogan limité, les intermittents ont
abandonné à leurs ennemis le droit de définir les critères de ce
qui constitue un débat raisonnable. Par-dessus tout, c’est une
concession à la mentalité de leurs ennemis, la traditionnelle
mentalité politique, mentalité consistant à avancer des arguments
auxquels on ne croit pas, à solliciter une popularité faite
d’approbation passive par peur d’exprimer la vérité telle qu’on
la voit. La majorité des intermittents sait très bien que la
culture n’est pas en danger, mais elle souhaite faire appel à un
terrain commun du langage de cette société, le langage des
mensonges. C’est un slogan qui unit les chefs exploiteurs et les
travailleurs exploités, les bureaucrates syndicaux et ceux qu’ils
manipulent, le langage de l’unité fausse qui cache des antagonismes
fondamentaux.
La seule culture qui mérite d’être développée et qui est véritablement
en danger, c’est la
culture de la résistance que ce pays a
sporadiquement donné en exemple pendant les 200 dernières années et
plus. La contradiction réside dans le fait que les intermittents en
grève font davantage partie de cette culture que de la « Culture »
qu’ils prétendent vouloir sauver. Ceux qui ont inventé ce slogan
savent bien que la culture, au sens de représentations
artistiques, n’est certainement pas en danger, bien que, de
manière infiniment plus importante, les moyens d’existence des
intermittents soient en danger. Ceux qui, à juste titre, luttent
pour maintenir un certain niveau de survie et de sécurité
sentent qu’ils ont besoin de faire appel à une plus haute
autorité, « La Culture », pour donner à leur combat une
grande importance qu’il n’a pas. Au contraire, en faisant
appel à la culture, ils le rendent
moins important qu’il
n’est. Ce faisant, ils cachent la signification réelle de
ce mouvement excitant derrière une abstraction inutile.
Les intermittents sont maintenant au cœur de la contradiction
fondamentale du prolétariat français : produire cette société toute
en se révoltant contre elle. Le mouvement de juin-juillet était une
lutte du prolétariat
[4] le plus moderne contre une attaque contre sa
marge de liberté et de survie par le capital moderne sous la
direction temporaire de ce gouvernement. Faire appel à « la culture »,
c’est faire appel à un rôle spécial dans cette société, et cela
empêche les gens de se rendre compte que ces attaques ne sont pas
lancées seulement contre leur mode de travail aliéné spécifique,
mais font partie des attaques que le capital français doit diriger
contre la totalité de la classe ouvrière française pour rendre
l’Europe compétitive.
L’Etat ne veut pas que la culture disparaisse – au contraire, plus
les choses vont mal, et plus la culture est essentielle pour
maintenir cette société démente. Ce qu’il veut, c’est la pousser
davantage vers le secteur privé, la rendre plus rentable, réduire
les subventions.
LA
FIN DES FESTIVALS SUBVENTIONNES?
Ce qui arrivera, ce sera l’intensification de la « liberté » du
marché dans le domaine culturel – par exemple, la fin, peut-être,
des festivals de musique subventionnés, qui se tiennent partout dans
le pays en été. Comme méthode de canalisation vers le travail salarié
« excitant » de ceux qui se considèrent comme les plus rebelles,
les spectacles culturels subventionnés ont été parfois quelque peu
inventifs, mais l’essentiel de cette inventivité spectaculaire qui
vient de ce moyen de survie assez marginal et en partie précaire
sera ou réprimé, non par la censure de l’Etat, mais par le
censure que l’économie impose à la communication quotidienne, ou
récupéré d’une façon plus grossière, par la publicité par exemple,
comme ce fut toujours le cas dans le passé. Partout où les gens
vendent leur travail, que celui-ci semble un moyen rebelle de
gagner de l’argent ou non, il y a toujours le monde de la
marchandise et prétendre que, d’une certaine façon, votre
travail est différent, est seulement l’un des moyens qu’utilise
cette société pour diviser et gouverner. Le fait que les
intermittents aient accepté des salaires misérables – travaillant
quelquefois pour 15 euros ou même moins par jour, au noir pour
être réemployé après ce qui était officiellement leur année sans
travail – est, en partie, dû à l’idéologie de la « créativité »
dont leur travail est imprégné. La raison pour laquelle beaucoup
des patrons ont soutenu les grèves ne réside pas seulement dans
le fait qu’ils pourraient être amenés à combler la différence
dans les salaires des intermittents, fait résultant de la
politique gouvernementale, c’est aussi parce que la consolation
de la « créativité » ne peut compenser les salaires merdiques
sans limites
[5].
On peut voir l’utilisation des arts subventionnés comme moyen de
pacification dans le développement de l’Etat providence aux
Etats-Unis. Le New Deal dans les années 30 (le programme de réformes
de Roosevelt) a distribué de l’argent fédéral pour faire travailler
des milliers d’écrivains, artistes, acteurs et musiciens – dans un
projet de théâtre fédéral, un projet fédéral des écrivains, un
projet fédéral de l’art ; de jolies peintures murales étaient
peintes au-dessus des édifices publics, cachant la laideur des
relations à l’intérieur et au-dehors ; les pièces de théâtre étaient
jouées pour des ouvriers qui n’avaient jamais vu une « ‘vraie »
pièce de théâtre ; les gens ont entendu une symphonie pour la
première fois, etc. Donner à des travailleurs dangereux et pas
lavés une petite dose de Grande Culture est tellement civilisateur,
n’est-ce pas ? Mais, en 1939, avec une organisation du capital
plus stable et moins menacée par la lutte de classe, le New Deal
deviendra moins nécessaire et, donc, les programmes de
subvention des arts seront éliminés. Il avait été utile au
développement du capital dans un premier temps de subventionner
la culture (comme actuellement certains Etats subventionnent la
création de petites entreprises nouvelles par des chômeurs), et
puis de laisser ensuite ces artistes se noyer ou surnager dans
le marché. Le parallèle peut être fait avec la France
aujourd’hui.
Certes, les subventions permettent une marge d’expérimentation dans
la création de formes théâtrales du divertissement que « le marché
libre » ne permet pas tout de suite et visiblement parce qu’il est
fondé sur la popularité immédiate – une demande de masse immédiate
pour développer un profit à court terme. Il doit faire appel au
plus petit dénominateur commun au goût de masse prévisible –
goût qui a déjà été formé et conditionné par les spectacles
culturels les plus immédiatement faciles à comprendre, faciles à
consommer, des équivalents échangeables anodins. La suppression des
subventions paraît, dans la logique sociale-démocrate étatiste,
signifier le développement d’une culture monolithique : certains
désirs ne seront jamais cooptés dans les formes des représentations
mercantiles parce que le secteur privé, apparemment, n’étant
concerné que par le profit à court terme, n’investira pas dans
la recherche pour des désirs aussi « originaux ». En fait,
l’industrie culturelle sait que l’expérimentation (dans les
limites de ce qu’est vendable) est essentielle pour la création
des nouveautés nécessaires à la pacification d’un public de plus
en plus blasé. Elle n’a pas besoin que l’Etat investisse, via des
subventions, un petit peu de ses surplus dans une telle
expérimentation risquée ; elle le ferait de manière privé
[6]. De
plus, les pressions de l’économie créent de toute manière
spontanément des dizaines des milliers de personnes qui veulent
devenir écrivains, anxieux de gagner de l’argent en couchant sur
le papier leurs fantaisies uniquement subjectives. Ces fictions
sont ensuite découvertes par les prospecteurs du marché, qui les
transforment en divertissements de masse plus accessibles et/ou
en pubs.
COMPARAISONS AVEC LE ROYAUME-UNI
En effet, contrairement à l’idéologie officielle mise en avant par la
plupart des intermittents, l’intensification de la marchandisation
de la culture ne signifie pas la fin de sa diversité. Comme nous
l’avons rencontré au Royaume-Uni, plus une vie variée et libre est
réprimée, plus le libre marché culturel arrive à représenter la
large variété des désirs pour une sensibilité engourdie par
l’économie totalitaire.
(Ceci se reflète également dans les formes théâtrales
« d’opposition », de protestation spectaculaire, au Royaume-Uni,
où les formes effectives d’opposition ont été virtuellement
inexistantes depuis les émeutes contre la Poll Tax de 1990. Là,
la répression d’une colère directement manifestée a entraîné une
énorme croissance de formes « d’opposition » totalement inutiles mais
« originales » – par exemple, récemment, la protestation télévisée
d’un mec payé des nèfles – en anglais on dit « payé des
cacahouètes » – par l’Etat, marchant à quatre pattes, poussant une
cacahouète le long d’un trottoir londonien avec son nez, entouré par
des centaines de journalistes et de cameramen).
Les différences de contenu culturel entre le Royaume-Uni et la France
reflètent aussi la marge de liberté laissée dans ces pays (bien que
le climat y ait aussi une part). Le Royaume-Uni est rempli d’un art
volontairement et lourdement provocateur, destiné à percer le peau
toujours plus épaisse et anesthésiée de l’amateur d’art moyen. En
France, où l’intransigeance perpétuée (quoique de manière limitée)
par une partie du prolétariat apporte généralement une meilleur
qualité de la vie et une plus grande marge de manœuvre pour se
rebeller, la culture peut davantage représenter une rébellion
légère. Ou ce mouvement sera vaincu et cette légèreté disparaîtra,
ou la créativité dans l’attaque contre la vie quotidienne normale
fleurira et obligera la culture à apparaître telle qu’elle est :
une fenêtre fermée sur une vie extérieure et virtuelle. Ou peut-être
quelque chose d’autre – une explosion de la lutte de classe
violente, avec une culture à la traîne, produisant cinéma, musique,
poésie, etc. « enragés ».
* * * *
Tout travail produit de l’aliénation. Tout travail est un compromis.
Bien que tout le monde ait besoin de trouver une marge de dignité
dans son travail aliéné et bien que, évidement, il y ait toujours
de plus en plus de gens forcés, par besoin d’argent (le seul besoin
produit par l’économie) à travailler dans la production des
marchandises culturelles, en vendant leurs talents picturaux, leurs
compétences musicales, leurs savoir-faire en matière de décors,
etc., avoir des illusions sur le fait que, d’une manière ou d’une
autre, votre travail est spécial, contribue seulement à une attitude
supérieure et hiérarchique envers d’autres travailleurs salariés et
vous empêche de reconnaître que toute cette « créativité » crée
quelque chose que vous êtes forcé de subir.
* * *
La « culture », comme domaine de « créativité » indépendant, n’a
jamais existé dans les sociétés tribales.
« Dans ma tribu, il n’y a
pas de poète. Tout le monde parle poésie », dit un Amérindien, cité
dans «
Une histoire populaire des Etats-Unis ». La culture est un
produit de la société de classe, de la division hiérarchique du
travail.
Avec le développement de la répression et la supercession des
sociétés tribales par la société de classe, la religion et l’art qui
l’a renforcée deviennent liés à l’apparence d’une division dans la
vie communale où la caste représentative des prêtres a émergé comme
médiatrice entre les dieux et la société. L’art est apparu en liaison
avec le développement de la magie, du rituel et des outils au moment
où la société développait de nouvelles relations avec le reste de
la nature. A mesure que la société de classe s’est développée, les
fruits de l’exploitation sont revenus aux dirigeants et elle a créé
une classe disposant de surplus de temps libre et de ressources
pour produire et créer des activités non essentielles – et ainsi,
l’esthétique se développa comme pratique spécialisée de production
(créativité artistique) et de consommation (appréciation culturelle).
Actuellement, critiquer la culture est aussi tabou que le fait de
critiquer la religion juste avant la révolution française.
L’effondrement, avec la révolution bourgeoise, de toutes
références unitaires et divines de la culture a signifié la perte
d’une fausse unité, dont Dieu était le ciment, dans laquelle
l’histoire des masses n’a officiellement pas existé et qui, dans
l’art, n’était pas représentée. L’échec des masses d’individus à
vraiment percer vers la vrai liberté, égalité et fraternité –
c'est-à-dire l’échec des masses à transformer leur vie quotidienne
de façon créative – était le début du conflit entre la protestation
envers cette situation et la culture qui la glorifiait. L’échec à
mettre du cœur dans un monde sans cœur en a amené beaucoup à
commencer à créer l’art d’une vie sans art. La floraison des
tendances culturelles très différentes et opposées – la culture
qui a chanté les louanges de l’Ordre nouveau existant et la
culture innovatrice qui a expérimenté contre la société dominante
(la même chose est arrivée dans le domaine de la philosophie et la
théorie révolutionnaire) – était basée sur la répression
fondamentale des espoirs de cette période révolutionnaire et sur
la lutte pour réaliser ces espoirs dans des conditions modifiées.
De William Blake aux symbolistes, via Shelley et Byron, jusqu’aux
dadaïstes et aux surréalistes, la lutte était toujours menée pour
un monde différent, mais, comme avec Marx et Bakounine, partout,
les résultats étaient toujours très différents de ceux qui
étaient apparemment voulus et projetés.
LA FIN DE LA MUSIQUE COMME EXPRESSION « LIBRE »
On peut aussi le voir dans l’histoire de la musique noire. John
Little, un ex-esclave américain du XIXe siècle, a dit :
« Ils se
disent que les esclaves sont heureux parce qu’ils rient et sont
joyeux. J’ai reçu, moi-même avec trois ou quatre autres, deux
cents coups de fouet pendant la journée et nous avons eu nos
pieds mis dans les fers ; néanmoins, dans la nuit, nous
chantions et dansions et en faisions rire d’autres avec
le cliquetis de nos chaînes. Quelles hommes heureux nous
devions être ! Nous l’avons fait pour supprimer le trouble
et pour éviter à nos cœurs d’être complètement brisés... »
Du développement des chants d’esclaves au blues et au jazz
jusqu’au rock and roll, on peut voir le développement d’une
sub-culture marginale étrangère au besoin de faire de l’argent
(les chants d’esclaves et le blues) à une culture marginale
comme moyen de survie assez précaire (le blues et le jazz)
à une forme des grandes affaires totalement marchandisées
qui, actuellement, en est arrivé au point de rechercher des
acheteurs sur le marché avant même de rassembler un groupe.
Bien sûr, il y a une différence entre créer de la musique
pour le plaisir et la vendre plus tard, et créer de la
musique exclusivement pour l’argent – mais, à long terme,
c’est pareil : peu importe les intentions originelles,
elles sont toutes transformées en marchandises.
On peut voir quelques éléments de celui-ci dans le développement du
Rai en Algérie, qui était originalement une partie de la sub-culture
du mouvement des chômeurs algériens dans les années 80, une
expression de leur haine de l’Etat et de leur dédain pour l’Islam,
musique qui a parlait d’amour, d’alcool et d’ennui, musique qui
était souvent réprimée par la censure de l’Etat. Mais, maintenant,
il est tellement dans la ligne du courant dominant qu’il peut être
joué à
Star Academy [7](pendant qu’à la fois, l’Etat français soutien
subrepticement la répression des mouvements sociaux en Algérie
d’où le Rai a été développé, soutenu par le silence du même média
qui rend le Rai totalement inoffensif). La progression d’une forme
marginale de cette soi-disant expression libre est non seulement
énormément accélérée actuellement, mais aussi, si l’on considère
comment les individus sont réprimés et colonisés par les goûts
du marché spectaculaire, elle est déjà là dans cette soi-disant
« expression » dès l’âge de 7 ans. Actuellement, les gens
peuvent seulement imiter (en apprenant froidement et sans
âme des techniques formelles) les qualités nées de
l’expérimentation risquée et de la vie vraiment rebelle qui
ont créé la musique revigorante du passé. Sevrés et
domestiqués par
Star Academy et d’autres modèles pour
des formes « correctes » de créativité banale, les jeunes
auraient besoin d’une révolution massive visant à libérer
l’imagination, l’énergie et la passion nécessaires pour
réinventer la musique comme une extension de contact
individuel et ludique
« pour éviter à nos cœurs d’être
complètement brisés... ».
LA FIN DE LA
CULTURE COMME EXPRESSION SUBVERSIVE
Sous le capital, dire « la culture n’est pas une marchandise »,
c’est seulement un moyen de cacher la réalité avec nos désirs. Le
fait que l’on voit souvent ce slogan au-dessus des stands dans les
foires à côté de ceux vendant des produits artisanaux et des
marchandises culturelles produites marginalement est suffisant
pour démasquer la nature contradictoire de ce slogan. La culture
est une marchandise – « la marchandise qui vend toutes les autres ».
Une critique de la culture, qui était tellement une partie du
mouvement il y a 35 ans, a été oubliée, ignorée et réprimée.
Malgré le fait que, après 68, ils aient généralement lutté contre
l’aliénation avec des moyens aliénés, le développement innovateur
d’une critique de la culture par les situationnistes a contribué
beaucoup au mouvement de 68 (par exemple, ils ont reconnu que,
malgré leurs intentions, la plupart des résultats des
expérimentations des surréalistes ont, essentiellement, d’aidé à
développer des images fascinantes qui ont permis de mettre à jour
le spectacle marchandise ; regardez particulièrement « Une
histoire désinvolte du surréalisme » de Vaneigem, sous le nom
de plume de J.-F. Dupuis).
Critiquer la culture aujourd’hui amène à être tout de suite
catégorisé comme ascète ; à plusieurs, ça parait aussi fou que de
s’opposer à la bonne bouffe ou au sexe. Mais de même qu’il y a une
différence entre
1-2-3 Cuisinez!, un petit restaurant et manger un
bon repas avec des amis, ou entre « Playboy magazine », une
prostituée et baiser avec quelqu’un que l’on aime bien, il y a une
différence entre la culture de masses, la culture marginale et vivre
vraiment.
Ou on est catégorisé comme nazi – après tout, c’était Goering qui a
dit : « Quand j’entends le mot “culture”, je sors mon revolver. »
Les nazis, bien sûr, n’étaient pas contre la culture en soi : tout
de suite après quelques massacres, les officiers des camps de
concentration se reposaient vite en écoutant quelque symphonie
réjouissante de Mozart jouée par un orchestre juif. La question,
à l’opposé de l’attitude de Goering, est de
dépasser la culture,
de ne pas la réprimer avec les moyens de l’Etat, de
réaliser les
désirs radicaux qu’elle peut seulement représenter, de l’attaquer
comme activité spécialisée, de l’attaquer
sans le soutien de la
violence
hiérarchique.
Ou on est catégorisé comme philistin – alors que les véritables
philistins sont les vautours-culture actuels : combien d’entre eux
connaissent, même superficiellement, la recherche révolutionnaire
dans l’art jusqu’aux années 60 ? Une telle ignorance du passé est
essentielle pour, à la fois, faire passer les œuvres d’art comme
nouveautés innovatrices et stereotyper ceux qui pensent que l’art
moderne est une merde prétentieuse comme de vieux ringards figés
dans le passé.
Actuellement, il n’y a aucun moyen d’exprimer quelque chose de
subversif, de façon innovatrice, dans les formes culturelles : tout
a été déjà fait avant et mieux, et, depuis, elles ont toutes été
récupérées par le système qu’elles avaient essayé de défier. Même
les spectacles culturels gratuits qui ne visent pas à faire de
l’argent (par exemple, les lectures de type anarchiste de poésies
prétentieuses et genantes, associées à des percussions
atmosphériques, qui mettent malalaise, traitées avec autant de
révérence qu’une congrégation traite un sermon à l’église)
éduquaient les gens à accepter leurs rôles de spectateurs positifs
approbateurs. Personne ne risque de crier : «
Le roi est nu! »
Publié en anglais en octobre 2003 sur le site Web
www.revoltagainstplenty.com
Traduit de l’anglais le 1 mai 2004
Contact : Nicolas Langlais,
chez Centre Ascaso Durutti, 6, rue Henri-Réné, 34000 Montpellier.
Je remercie toutes les gens sans lesquels cette traduction n'aurait pas
existé (surtout H, J-P et A).
P. S. :« S’il le faut, nous deviendrons les intermittents des services
de secours » - un pompier à Paris, après leur bataille contre les flics,
25 mars 2004, pendant que la police a lancé des lacrymogènes et utilisé
des canons à eau.
NOTES
[1] Dans ce texte, par
culture je ne veux pas parler de la totalité des coutumes et des valeurs d’une société mais de ces habilités et de ces arts qui émergent avec le développement d’une société de classe et encouragent la division entre acteurs/artistes professionnels et spectateurs/consommateurs passifs.
[2]La connexion entre la répression de masses des individus et leur
attirance pour les célébrités nous rappelle ce qu’a observé
Wilhelm Reich dans son analyse du fascisme et du « charisme » d’Hitler : ce que les individus répriment en eux-mêmes (et/ou sont obligés de réprimer) est canaliser dans l’admiration délirante pour des célébrités qui sont « l’expression » extérieure de ces qualités réprimées (la limite de l’analyse de Reich était de réduire la répression à celle de la sexualité, alors que ce qui est réprimé n’est pas seulement le corps et la capacité à aimer directement des individus mais aussi l’intelligence critique et l’opposition pratique, subversive et sociale ; tout ceci est en relation dialectique). Actuellement, bien qu’il y ait encore des fans fanatiques, la plupart des gens, en accord avec le cynisme résigné de l’époque, ont une attitude peu enthousiaste envers les célébrités, qui exprime aussi l’indifférence à ce qui est en eux-mêmes réprimé, particulièrement la colère de classe.
[3] Cet été, lors de la réunion du Larzac, il y a eu une action exemplaire quand quelques anarchistes et autres ont imposé le démontage d’un stand des livres du parti socialiste ; par contre, la star Bové a montré le mauvais exemple en serrant la main de Sarkozy.
[4]Le terme « prolétariat » semble marxiste-léniniste, archaïque et ennuyeux, mais comment peut-on exprimer autrement l’idée qu’on fait partie d’une classe de gens n’ayant aucun contrôle sur leur propre vie et qui doivent détruire le monde de la marchandise pour sauver le monde et créer une vie rationnelle et passionnante ?
[5]On peut aussi voir la pauvreté de cette mentalité « professionnelle »
dans d’autres parties des mouvements contre le néo-libéralisme en
mai-juin. L’un des effets de cette idéologie réside dans le fait qu’il
n’y a presque pas eu d’essais pour communiquer avec le secteur privé.
Certes, il est vrai que des tracts ont été distribués aux ronds-points,
aux rues et aux péages bloqués – ce n’était qu’une communication avec
le secteur privé en tant que banlieusards isolés, qui ne fait aucune
distinction entre cadres, représentants et travailleurs salariés.
Jusqu'à maintenant, il n’y avait eu aucune tentative pour envahir
des bureaux, des supermarchés, des usines, etc., et pour communiquer
directement avec les travailleurs. De plus, le contenu de ces
tracts ne mentionne pas le ressentiment éprouvé envers le secteur
public, un « diviser pour mieux régner » encouragé par l’Etat.
Beaucoup de salariés du secteur privé ressentent amèrement les
« privilèges » et la protection du secteur public dont les
travailleurs, à la différence du secteur privé, sont quasiment
protégés contre les licenciements (bien que cela puisse changer).
Certains d’entre eux demandent même l’égalité dans la misère
pour les travailleurs du secteur public : la retraite après
40 ans de travail est déjà pour eux un fait acquis. Malgré le
fait qu’un échec pour les travailleurs du secteur public
encourage les chefs à intensifier leurs attaques contre le
secteur privé, il n’y a pas, à ma connaissance, de tentatives
d’exprimer le fait qu’ils ont des intérêts communs. Bien
sûr, cette séparation n’est pas basée que sur le ressentiment,
mais aussi sur des choses plus ouvertement matérielles.
Par exemple, avec la privatisation de la retraite, les
salariés dans le secteur privé deviennent de plus en plus
individualisés : leur consommation, à l’avenir, est attachée
aux actions boursières et ils tendent d’ éviter des luttes
collectives contre « leur » compagnie, angoissés à l’idée
que les prix des actions puissent tomber ; « ‘l’autogestion »
devient l’autogestion de leur propre exploitation.
La mentalité du professionnalisme,
encouragée par le nouveau style des syndicats soucieux d’abandonner la
notion de différences fondamentales des classes, de représenter la nouvelle mentalité résignée, est le nouveau stakhanovisme mis à jour. L’idéologie du professionnalisme est la forme individualiste nouvelle de la vieille mentalité corporatiste qui a poussé les travailleurs à s’identifier sans critique à leur moyen de survie et en exprime le sens.. Actuellement, dans quelques parties de la France, là où le chômage est généralement au plus haut, on a besoin du bac pour être employé comme balayeurs de rue, bien que, jusqu’à maintenant, on n’a pas redéfini le boulot en « Gérant du déblaiement des déchets de la voie publique », mais seulement comme « Techniciens du sol ».
[6]La seule différence probable sera que les spectacles expérimentaux
prétendant à une critique « radicale » n’attireront pas les
investissements. Ils devraient abandonner leur illusion d’être, en
quoi que ce soit, subversifs, être incorporé au cynisme de ce monde,
rejeter leur gravité trop louable – et finir comme les
Simpsons, qui
combine mépris humoristique de la normalité et perspicacité sympathique
envers les petites manies et contradictions des gens normaux, évidement
complètement compatibles avec la politique de Tony Blair, sans avoir
la prétention d’être autre chose.
[7]Samedi 18 octobre 2003, quelques dizaines d’intermittents, soutenus par
des centaines des manifestants à l’extérieur, ont interrompu
Star Academy en envahissant la scène avec une grande banderole
qui disait : « Eteignez votre télé ! » Le présentateur a montré ce
pour quoi il était payé, en dehors du fait d’avoir les bonnes
relations. Habituellement d’une médiocrité ennuyeuse avec ses
manières rassurantes et gentillettes, il utilisa ce rôle en
apparence inoffensif pour défendre le statu quo, déclarant
calmement dès que les intermittents se furent emparés du plateau :
« Nous sommes ouverts a tous les points de vue ici – Ecoutons ce
que vous voulez dire ! », démontant ainsi son habilité
récupératrice face à une situation inattendue. Un porte-parole
apparemment peu enthousiaste ne s’avança et déclara qu’ils
protestaient contre les changements dans leur système d’assurances
sociales et que le gouvernement ne faisait pas face à ses
responsabilités. Ce fut tout le contraire de ce qui aurait dû
être le point d’orgue d’un événement mémorable – un peu comme
escalader l’Everest juste pour y planter un drapeau au sommet.
Le fossé entre ce qui fut réalisé et la banalité du discours
tenu ressemble à la répétition en miniature de la façon dont
les prolétaires du passé, s’étant emparés de la scène
historique, ne trouvèrent pas leurs mots, incapables
d’exprimer leur projet et leurs désirs autrement que dans
des idées reçues et vides. Mais, peut-être, tout cela est
un peu injuste car ils ne s’attendaient pas à pouvoir
aller aussi loin et; de plus; ils n’avaient que 20 secondes
avant que le présentateur dise : « Nous allons poursuivre
cela, mais d’abord une petite pause publicitaire, OK ? ».
Après quoi, le spectacle fut interrompu pendant deux heures,
durant lesquelles les programmateurs le remplacèrent par un
film policier. Une vitre fut cassée et trois intermittents
furent arrêtés. Apparemment il y eut une grande bataille
entre les manifestants et les vigiles. Quelques jours
après, dans la région parisienne, des intermittents
ont diffusé sur TF1, pendant les infos, l’image d’une
tête de mort et
les mots : « Attention ! Votre télé va exploser ! » Si ces
excellentes
initiatives devaient, à l’avenir, se développer, elles seraient
beaucoup plus étendues et subversives en étant accompagnées d’une
critique radicale, écrite et/ou verbale. Le discours social-démocrate
dans lequel cette perturbation fut exprimée n’est pas très stimulant,
trop insuffisant au regard de ce qui est en jeu et du dégoût
probablement ressenti par une majorité d’intermittents pour
Star
Academy (notons aussi qu’en automne, pendant le débat de l’Assemblée
Nationale sur les intermittents, ceux-ci ont interrompus le débat,
et l’Assemblée fut fermée pendant deux heures).